Juste la fin du monde – Xavier Dolan

Project description

L’OVNI Xavier Dolan et moi

. Première rencontre

Xavier et moi, la première fois, c’était fin 2014 à l’UGC Confluence avec ma moitié. Mommy venait de sortir en salle et j’étais très curieuse de découvrir le talent du jeune génie québécois.

Verdict à la fin du film. Bon ben, ça y est je l’ai prise ma secousse. Je suis triste, en colère et angoissée. Je ne comprends pas notre Société. Mais j’ai aussi envie d’aimer, d’apprécier la beauté du monde et des Hommes. Et surtout, je suis sous le choc de découvrir un réalisateur qui exprime avec autant de justesse ces émotions. Cette rencontre m’a apportée une bouffée d’air dans mon univers cinématographique.

 . Tout s’enchaîne très vite

Après cette première rencontre, j’ai enchaîné les rendez-vous. J’ai dévoré avec boulimie l’ensemble de son œuvre.

Les thèmes se succèdent. Je suis étonnée, épatée de l’intelligence et de la maturité avec lesquelles ils sont abordés.

. Ce qui m’a fait craquer

Xavier Dolan réalise un cinéma à l’esthétisme distinct des autres. Il a un regard insolite et authentique sur ce qui l’entoure et c’est à mon sens ce qui fait de lui un réalisateur aussi exceptionnel.

Ses films traduisent son intelligence, sa sensibilité et son amour pour l’être humain, même dans ses parts les plus sombres. Il aborde avec justesse l’ambivalence ; la douceur et la violence, le désir et le rejet, les perturbations de l’esprit et la joie. Les sentiments ne sont pas réduits à une dichotomie étouffante et erronée.

La construction esthétique de ses films, les thèmes abordés, les choix musicaux révèlent sa sincérité.

Xavier Dolan est bel et bien un OVNI du cinéma. Il devient indiscutablement mon réalisateur favori. Bien plus, son sens de l’analyse d’une maturité étonnante fait de lui un porte-parole qui révèle avec contemporanéité et intemporalité les failles et les beautés du monde.

Juste la fin du monde, présentation rapide

Après avoir dévoré l’ensemble de ses films, j’étais très impatiente de découvrir le petit dernier, Juste la fin du monde.

Les acteurs sont talentueux et je sais d’avance qu’ils seront différents qu’habituellement. Xavier Dolan retranscrit ce qu’il y a de plus sincère dans leur personnalité d’acteur.

Je ne me suis pas trompée. Ce casting de choc est parfaitement harmonieux.

Le beau et magnétique Gaspard Ulliel est magnifié par le regard de Xavier Dolan.

Gaspard Ulliel joue le rôle de Louis, écrivain à succès qui retourne dans sa famille après douze années d’absence pour leur annoncer sa mort imminente.

Juste la fin du monde, un grand Xavier Dolan

Le film commence. Je suis déjà conquise. Je retrouve l’univers que j’aime.

Les presque-rien

Xavier Dolan, c’est ce regard particulier sur les détails du quotidien, sur les presque-rien qui nous entourent et que la plupart ne remarquent pas. Il les met à nu. Il en révèle la beauté éthérée.

L’esthétique du film

La paire Xavier Dolan et André Turpin

Ainsi que pour Mommy, Tom à la ferme et Hello (clip d’Adèle), Xavier Dolan choisit le talentueux André Turpin en directeur de la photographie.

J’avais découvert son travail dans Mommy où j’avais apprécié le cadrage très particulier (format carré) et l’ouverture magique de la scène à un moment de bonheur simple et fort. Sa conception de l’esthétique, son utilisation de la lumière et des plans rapprochés me parlent. C’est une conception très photographique du cinéma.

La paire fonctionne toujours aussi bien dans Juste la fin du monde. La construction photographique de l’image est encore plus présente que précédemment. Je vois s’enchaîner de nombreuses photographies d’art. Le clair-obscur est à l’honneur. C’est presque du low-key cinématographique.

Je découvre des constructions scéniques que je ne connaissais pas. Dans la cuisine, nos protagonistes échangent. Ils sont filmés en ligne, par trois. Ces plans à trois participent à la construction des échanges et donnent du dynamisme au huis-clos. La place particulière de Catherine dans le film, se retrouve dans ces plans. Elle les relie entre eux.

L’utilisation des gros plans

Certains critiques déplorent l’utilisation systématique des gros plans dans ce film. Je ne partage pas cette position. A mon sens, cette utilisation est esthétique et dirigée. Le réalisateur sait où il nous emmène.

La fugacité devient profonde. On pénètre dans un intime rempli d’émotions.

Xavier Dolan nous livre avec sincérité son regard sur les choses et sur l’Homme.

. La sonorité

Dans ce domaine aussi je reconnais la griffe Xavier Dolan. Il fait appel à Gabriel Yared pour la composition de la musique du film et utilise des titres de Genesis, Blink 182, Exotica, Moby et Camille.

C’est la magie Xavier Dolan. Certains titres sont presque désuets dans mon univers musical mais ils ont une redoutable efficacité dans le film. C’est le mélange ingénieux de contemporain et de kitsch chez Xavier.

Home is where it hurts, de Camille, accompagne Louis de l’aéroport à la maison. Le titre est plus qu’évocateur.

Je l’avoue, l’utilisation d’un titre de Blink 182, rock adolescent de ma génération a failli me perdre. J’ai eu, l’espace d’un moment, du mal à imaginer Léa Seydoux en adolescente perdue. Mais son jeu incroyable m’a complètement récupérée.

Le son du film c’est aussi la voie poétique de Louis et la dissonance d’une famille qui hurle sans s’écouter.

Cette cacophonie perturbe ma quiétude. L’incommunicabilité, c’est le thème du film. Eh bien ça y est nous y sommes.

La sonorité c’est également le silence de Louis.

Les silences sont les instants les plus sincères de ce film. Dans le mutisme, les personnages sont sans masque. Ils ne se cachent plus derrière des paroles vides de sens.

. Le huis clos

On se retrouve rapidement dans un huis clos, qui me rappelle que le film adapte une pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce. Je ne connais pas son travail. Je ne suis donc pas tentée de comparer et je préfère.

En tout cas, je n’ai pas de mal à imaginer l’univers théâtral. Je retrouve des éléments cinématographiques (les plans serrés, la caméra en mouvement) mêlés à des éléments théâtraux (l’importance du langage plutôt que de l’action). Cette combinaison est intéressante.

Juste la fin du monde, les thèmes

. L’incommunicabilité

C’est le thème majeur du film. Louis vient annoncer sa maladie et son décès imminent. C’est déjà une épreuve accablante. Mais il doit se heurter à l’impossibilité de se faire entendre par des égos plus préoccupés à s’écouter parler qu’à communiquer.

Les échanges sont sonores mais superficiels.

Catherine est la seule à ne pas avoir de lien de sang avec Louis mais elle est la seule qui communique avec lui. C’est l’ambivalence de ce personnage dont l’influence tyrannique de son homme rend malaisée son expression.

Louis et Catherine nous offrent une très belle scène. Par des échanges de regards, Catherine saisit la dimension de la visite de Louis.

Elle est l’oreille du film, la gardienne du secret. Elle est la seule à porter un regard extérieur à elle.

. L’enfer familial

            Juste la fin du monde, c’est l’enfer familial. C’est une prison de laquelle Louis s’est enfui il y a douze ans. Toutefois, avant de quitter définitivement ce monde, il se sent le besoin (l’obligation ?) de retrouver sa famille, l’espace d’une journée. Qu’est-ce qui le pousse à s’infliger ce moment douloureux ?

Le lien familial est complexe. Il est inscrit dans notre ADN. Sa rupture ne peut être que partielle. L’indifférence de son existence n’est qu’un trompe-l’œil.

Le film évoque aussi la solitude qu’un enfant peut ressentir au sein même de sa famille. Il partage l’héritage mitochondriale de ses membres. Pourtant, il est différent. Il est incompris et ne les comprend pas.

Malgré l’incompréhension et l’absence douloureusement longue, l’amour d’une mère pour son fils est inconditionnel.

Cette mère ne comprend pas Louis. Elle ne voit pas qu’il est malade. Alors que son teint est blafard, qu’il transpire, qu’il est cerné et fatigué, elle lui trouve bonne mine.

Elle reconnaît sa mécompréhension de la situation et lui témoigne son amour. « Je ne te comprends pas mais je t’aime ». Cette expression d’amour primaire non conditionnée est rassurante.

. Un mystérieux passé

S’ils ne voient pas la maladie évidente de Louis, c’est qu’ils sont enfermés dans une rancœur dont Louis semble être le responsable.

On ignore ce qui s’est passé et il y a un mystère.

. De la violence

Antoine est le personnage violent du film. Ses mots vides de sens ne sont que le support matériel de son agressivité et de sa perversité.

Il pourrit le quotidien de ceux qui l’entourent mais se place en victime.

La violence incontrôlée semble être un thème cher au réalisateur. Dans Mommy, le jeune adolescent Steve est violent et insultant mais également aimant et tendre.

Antoine n’a rien d’attendrissant mais ce qu’il a en commun avec Steve c’est sa souffrance et celle qu’il inflige aux autres.

. Le tableau final

Louis détourne lui-même sa tentative d’aveu puis tout dérape avec la violence d’Antoine qui atteint son point culminant. Il ne souffre pas d’une simple agressivité mais d’un sévère trouble pathologique.

Il contraint Louis à partir précipitamment, comme il est venu, en Taxi.

L’instant est douloureux mais Xavier Dolan le rend esthétique. La lumière sublime Louis, qui est pourtant fatigué par cette journée et la maladie. La dernière image est une belle photographie.

Moby accompagne mes émotions confuses. Natural Blues. Je suis perdue entre la beauté esthétique de la scène et l’avenir inéluctablement funeste de Louis.

Mais, ce n’est pas la fin du monde !

 
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