Elle – Paul Verhoeven

Project description

Pourquoi Elle?

Le retour de Paul Verhoeven – réalisateur de Basic Instinct – sur la croisette, le premier rôle incarné (habité) par la fantasmagorique Isabelle Huppert, l’annonce d’un film dérangeant, boudé par Cannes. Trois éléments qui font que j’ai envie de courir de partout et surtout dans la salle de cinéma la plus proche.
Je suis très impatiente de vous livrer mes émotions. Un film portrait d’une femme fascinante, forcément cela m’intrigue.
Bon, un peu de formalisme, je commence par une présentation rapide. Elle débute par un viol, celui de Michèle (Isabelle Huppert). Trois informations sont données assez rapidement. Michèle est une femme glaciale, imperturbable. L’agresseur est masqué. Il va falloir élucider ce mystère. Troisièmement, le plus dérangeant, un jeu malsain s’installe entre l’agresseur et sa victime.
Les bases sont définies.
Les minutes passent (trop rapidement à mon sens, ce qui est plutôt très positif). J’ai le sentiment d’être en huis clos avec Isabelle Huppert. La classe, non? Je ne connais pas la femme mais l’actrice me fascine et Michèle, son personnage me refroidit mais me captive. Ça y est, je sais que je vais passer un bon moment mais/et troublant aussi.

Mes ressentis:

En trois points: Michèle et les relations humaines, la morale et le poids du passé.

Michèle et les relations humaines.
Michèle, personnage complexe, multiplie les rapports embrouillés. Michèle et son violeur, Michèle et sa mère, Michèle et son père, Michèle et son fils, Michèle et sa belle fille, Michèle et son ex, Michèle et son (ex)amant, Michèle et sa meilleure amie, Michèle et ses salariés, Michèle et le voisin, Michèle et la voisine, Michèle et le compagnon de sa mère, Michèle et la nouvelle compagne de son ex, Michèle et son chat, etc. Dernière évocation peut-être anecdotique mais douée de sens selon moi. Elle semble s’en occuper avec indifférence. Cette ambivalence me perturbe.
On la retrouve dans sa relation avec son fils, Vincent. Dès leur première scène, leurs rapports s’esquissent. Le malaise commence. Le leur et le mien. La froideur de Michèle me dérange. Rapidement, l’épineux problème financier fait surface. Les choix professionnels et personnels de Vincent incommodent sa mère. Elle sacrifie une aide financière avec dédain mais désapprouve (méconnaît?) un quelconque soutien affectif. Pourtant, il m’attendrit Vincent. Il est maladroit et pataud mais plus humain que sa mère. Est-il pour autant plus doué qu’elle pour les relations humaines? Pas sûr. Sa vie amoureuse semble bancale.
En tout cas, cette relation mère-fils me déstabilise. L’amour sans démonstration est une énigme pour moi. Cela paraît inoffensif mais c’est brutal. L’absence de témoignage affectif peut dévaster. Ne pas savoir prendre son enfant dans ses bras est une collision voilée.
On en apprend un peu plus sur Vincent, qui de toute évidence s’accroche à une paternité qui ne lui revient pas. Déni évident, grossier, caricaturé. Je ne suis pas certaine qu’on trouve en lui, un sujet d’identification. Mais, là, n’est pas le but du réalisateur, je pense. Cette situation complète la liste des handicaps relationnels du film.
Puis nous rencontrons Richard, l’ex de Michèle. Leur relation est peut-être la plus saine et la plus chaleureuse. On apprend plus tard que leur amour a été avorté par un geste de trop, une résurgence de violence qui gâche une vie.
Michèle est une femme jalouse. Elle est alors puérile, manipulatrice et absurde. Bon, en tout cas, on apprend qu’elle n’est pas dénuée de tout sentiment humain.
Michèle et Robert, son (ex)amant et accessoirement l’époux de sa meilleure amie. L’occasion d’évoquer une part sombre et incompréhensible de certains hommes. Libidineux, ils deviennent abjects. Robert élude l’ébranlement du viol. La baise passe avant.
L’immaturité (la bêtise?) de Michèle réapparaît lorsqu’elle apprend la léthargie de sa mère. A moins que ce ne soit de l’indifférence, de la vengeance, du déni, de l’autoprotection? Cherche-t-elle à briser tout lien avec son histoire?
Attache avec le passé qui semble rompue (avant une réminiscence finale grandiose) par la dernière réaction d’un homme, d’un père. Réaction motivée par la honte, la haine, le remord? Encore une fois, les questions fusent et les interprétations sont libres.
Le film met également en scène une histoire d’amitié, celle de Michèle et Anna, l’amie trompée. L’occasion de montrer que l’amitié aussi peut avoir des contours vaporeux. Elle n’est pas circonscrite dans un moule. Elle peut être loyale, ébranlée, regagnée. Elle peut être complice, chaleureuse ou même charnelle.

Le refusable
Inquiétude, vertige, violence. Ce film réanime la partie phobique de mon cerveau.
Viol, lames, coups, ecchymoses, bris, fractures, effractions, ignominies, meurtres, ce film a de quoi réveiller quelques crises d’angoisse.
Le film évoque deux choses à mon sens.
Tout d’abord, le spectateur est souvent invité (par la contrainte) à s’interroger sur ce qui est convenable, moralement acceptable. Où se situent nos barrières? J’aime ce cinéma là. J’aime qu’il me pousse dans mes limites. Cela force mon esprit à se vider de préjugés. J’apprends à ne pas être dans le jugement. J’écoute, j’observe, j’accueille cette histoire. Et finalement, cette Michèle, elle me donne une leçon de vie. Sa vie est une succession d’événements inadmissibles. Elle se relève. Elle avance. Elle est dans l’action. Elle fait des erreurs, certes, mais elle est debout. Elle me donne foi en la faculté de résilience, cette capacité de faire face, de s’ajuster, de trouver des solutions face à la complexité de la vie. Michèle a forcé mon admiration. Et pourtant sa froideur me repousse.
Ensuite, le film aborde ou plutôt il m’évoque à moi, la perte de contrôle. On y est. Angoisse la plus extrême à mes yeux. Le coté sombre de l’Homme me terrorise. Comment ça, on ne peut pas tout contrôler? Les coulisses de la boîte crânienne sont beaucoup trop mystérieuses. Qu’est-ce qui pousse cet homme doux, bienveillant et cultivé à se transformer en dominateur impulsif? Je n’obtiendrai pas de réponse rationnelle et ça me contrarie.

Le poids du passé
Dernier point que je souhaiterais évoquer; le poids de l’histoire. Le passé, dans ce film, je le perçois comme un fil conducteur ou plutôt comme un spectre, brumeux mais omniprésent. Un passé violent, incompréhensible et aux lourdes conséquences. L’histoire se répète. Même dans l’accalmie du dénouement, la fatalité (la malédiction?) revit.

Bon en conclusion, il est comment ce film?
Dérangeant, troublant, subversif, drôle, audacieux et captivant. Je n’ai pas vu les 2h10 passer.
Les acteurs sont très justes. Isabelle Huppert est parfaite en femme de pouvoir complexe, froide, dominante et dominée, mystérieuse, envoutante et sublime.
Cette traque étrange évoque bien des sujets: le malaise, la violence, l’art du faire-semblant, le déni, la morale, le sadisme, etc.
Je me suis laissée porter par le scénario réussi.
Verdict final: un énorme coup de cœur.

Crédit photo : allocine.fr / rtl2.fr

 
< Retour au carnet d’inspiration