Divines – Houda Benyamina

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J’ai très envie de vous parler du film Divines. Pourtant, de prime abord, le titre ne m’aurait pas interpellée. Le divin ne fait pas partie de mon monde. Je préfère parler de spiritualité. Mais quand ce film sort, le nom de la réalisatrice m’évoque vaguement quelque chose. Houda Benyamina… ça y est, je l’ai. Je me souviens de son discours à Cannes où elle recevait la Caméra d’or. Je me souviens surtout d’une phrase « choc » lancée « t’as du clito, mec ! ». Beaucoup avaient crié au scandale. Moi, j’avais adoré. Et là, je m’étais dit, « meuf, t’as des couilles ». Mon Dieu, quelle déformation ! La force, le courage, l’envie, la combativité, la sportivité seraient des valeurs masculines. Eh oui, bienvenue dans cette société où malheureusement les petits garçons jouent encore les super-héros pendant que les petites filles jouent à la dinette. Certains efforts sont faits mais ils sont encore minimes. Il faut davantage féminiser le courage !

J’avais pu lire que la réalisatrice était une femme autodidacte, combative, pour qui la quête personnelle et l’amour étaient des valeurs importantes. Une femme signant un film humaniste où des femmes sont massivement représentées, j’adore, j’adore. Allez, je file au cinéma.

Je rencontre alors Dounia et Maimounia. Elles me font sourire. Elles sont très différentes. Dounia est fine et en colère. Maimounia est imposante mais douce. On découvre la multiplicité de Dounia. Elle est enfant, adolescente, adulte, courageuse, en colère, aimante, perdue. Je tombe sous le charme de ce personnage et je suis subjuguée par le jeu d’actrice. Je découvrirai plus tard que l’actrice est la petite sœur de la réalisatrice. Cela ne m’étonne pas, je sens beaucoup d’amour dans ce film et Dounia est une belle représentante des valeurs véhiculées dans ce film.

On assiste aux moments de partage de Dounia et Maimounia. C’est le véritable amour de ce film. La beauté de cette amitié que l’on a parfois la chance de vivre à l’adolescence est puissante et pure. Quelle belle histoire d’amour, quelle fin tragique !

Rebecca, dealeuse respectée régnant en maître sur la cité est un autre personnage féminin fort du film. Je ne connais pas le milieu des banlieues mais je doute qu’il y ait beaucoup de femmes dealeuses.

Mais cette inversion des rôles est parfaitement cohérente dans le film.

Djigui, vigile de supermarché et danseur offre de beaux moments d’expression scénique. Il réveillera la sensualité et la beauté de Dounia.

Je me retrouve donc au milieu d’une cité, milieu dont j’ignore tout. Pourtant, je ne suis pas déracinée. Je ressens toujours de plein fouet l’inadaptation de la société. Dounia nous représente tous finalement. Nous sommes incapables d’identifier nos propres besoins internes. Incapables de savoir ce qui est bon pour nous. Cela paraît tellement simple pourtant.

Nous ne sommes pas tous faits pour assouvir les besoins de cette société capitaliste. Sauf qu’on nous laisse peu d’espace pour penser et réfléchir à autre chose. Tout s’enchaîne très vite : système scolaire, éducation parentale, université, structure professionnelle. Tout accompagne vers une réussite professionnelle, seul véritable aboutissement acceptable. Au fond, réussir, ne serait-ce pas parvenir à cerner ses propres besoins ?

Dounia souhaite conquérir un monde qui, pourtant, ne lui ressemble pas. Elle répète en boucle « Money, money, money ». Est-ce véritablement l’envie de richesse matérielle qui l’intéresse ? N’est-ce pas celui de la reconnaissance ? Difficile de distinguer les deux dans un monde où la reconnaissance passe par l’argent.

Cette quête désorientée m’évoque les jeunes cadres assoiffés de pouvoir, qui terminent en burn out parce qu’un pervers narcissique aura su tirer avantage de leur besoin d’estime et de reconnaissance.

Quand Dounia gifle violemment de paroles son enseignante, je suis percutée.

Insolente, Dounia ? Ce serait une conclusion de surface comme je les déteste. Evidemment, je n’approuve pas la violence avec laquelle elle s’exprime. Mais Dounia, elle a tout compris au système économique de la classe moyenne. Soyez heureux de trimer pour un salaire qui permet tout de juste de payer vos impôts, votre loyer et vos factures. Rien de plus. Au final, si j’avais eu, à l’âge de Dounia, ce recul sur la société, j’aurais perdu moins de temps.

Divines me fait réagir. D’où viennent les violences et les émeutes ? Comment fermer les yeux sans se sentir responsable ? Nous sommes tous responsables de la qualité du monde dans lequel nous vivons. Il est tellement simple de fermer les yeux sur les failles d’une organisation, parce qu’on a eu la chance de naître du bon côté de la ville, et de se féliciter d’être irréprochable. Un gentil petit mouton, aux services d’une société corrompue.

La relation de Dounia et de sa mère me rend mal à l’aise. Je ne peux pas m’empêcher de penser aux nombreuses séances de psychothérapies dont Dounia aura besoin pour apaiser ses souffrances. Un enfant ne devrait pas connaître cela.

Puis Divines me fait rêver. Je m’échappe. J’observe la beauté et la pureté de l’expression corporelle par la danse. C’est le rêve par l’art. L’expression artistique est présentée comme une issue face à la fatalité du quotidien. Quand l’art devient oxygène…

Le film n’évoque pas la représentation ambivalente du monde artistique. Pour le système scolaire et l’éducation parentale, les voies créatives sont une voie de garage, un tabou, quelque chose dont il ne faut pas parler. C’est ce même système qui pourtant adule les artistes, ceux qui réussissent, c’est à dire ceux qui vivent aisément financièrement. Encore cette satanée donnée monétaire. Je ne sais pas comment sont présentés les métiers artistiques dans les collèges et lycées de banlieues mais je remercie la réalisatrice d’aborder l’art ainsi. Restons des enfants. Continuons de croire que c’est possible. Merci aux enseignants d’arrêter de briser le rêve de gosses avec des idées préconçues et étriquées.

Eh si l’on apprenait à écouter notre cœur ?

Le film se termine. J’ai les yeux humides. Je suis émue, triste, en colère. Je m’interroge. Je repars avec quelque chose en plus. La vie est un apprentissage. Et Divines m’a donnée une leçon.

C’est le cinéma que j’aime.

Les réalisateurs sont selon moi des sociologues. Ils analysent la société. Ils choisissent un support, une construction esthétique pour nous en révéler les lacunes, les défauts mais aussi les beautés et les espoirs.

Houda Benyamina met en avant la quête personnelle et l’amour. Je crois que j’ai découvert une réalisatrice que je vais suivre de très près…

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