Déesses indiennes en colère – Pan Nalin

Project description

Fin d’après-midi plutôt morose, je décide d’aller au cinéma pour me changer les idées.
J’écarte les films un peu trop chargés en émotions et questionnements. C’est pourtant le cinéma que j’affectionne. Mais aujourd’hui, mon esprit se charge seul de ces tourments. Je refuse de l’alimenter davantage. Bon, il ne devrait pas être difficile de trouver un film léger. Nous sommes en pleine période de vacances scolaires. Je regarde rapidement le programme de la salle de cinéma la plus proche. Je tombe sur une jaquette riche en tons rouges, violets, roses, pourpres, avec une typographie qui me fait penser à une très mauvaise comédie parodique des années 1990. « Déesses indiennes en colère ». La jaquette est tellement grossière que le film ne peut être que léger. Ce jugement hâtif éveille ma curiosité. Je déteste rester sur des a priori. Le synopsis et la bande annonce me donnent quelques éléments. Des femmes indiennes d’aujourd’hui se retrouvent l’espace de quelques jours. Elles se racontent leurs histoires, leurs amours, leurs aspirations professionnelles, leurs difficultés. Je sais que la condition des femmes en Inde est complexe. Alors forcément cela m’intéresse. Et en même temps, le film semble être une comédie. Parfait pour ma morosité du jour. Alors passée l’étape de cette jaquette surchargée, je me dis que c’est le film dont j’ai besoin cet après-midi.

A l’entrée du cinéma, je revois cette affiche. J’ai vraiment du mal à accrocher…Bon, en tout cas, le film a l’air festif. C’est donc sans appréhension que je file m’installer dans la salle.

La musique accompagne la présentation de nos déesses indiennes. On saisit rapidement le poids de la tradition patriarcale indienne mais le ton est divertissant. L’enchaînement des scènes est rapide. Cet empressement contribue à notre non-attachement aux dérives de traditions dangereuses et dépassées. La dénonciation ne semble pas le sujet principal du film. Ces femmes indiennes d’aujourd’hui gèrent leur quotidien dans cette société qui les comprime. Elles sont contestataires et s’expriment – n’oublions pas qu’elles sont en colère – mais nous ne sommes encore que dans une comédie. Le ridicule du comportement masculin ne fait alors que sourire.

Elles arrivent dans cette maison à Goa, ville indienne dans laquelle elles ont été réunies pendant plusieurs jours par Frieda, pour un événement dont elles n’ont pas connaissance pour lors.
Je suis assez rapidement perturbée par l’alternance de l’Hindi et de l’anglais, par leur accent anglais et par les sous-titres. Je ne sais plus où donner de la tête. Elles parlent fort et rapidement. Je ne parviens pas bien à les identifier. Je ne sais pas si cela correspond à un choix du réalisateur mais en tout cas, cela m’a permis d’apprendre à les découvrir doucement. Elles se chamaillent. Elles papotent. Elles rient. Elles se coupent la parole. Elles boivent. L’une d’entre elles est accro au Wi-Fi et à son travail. Leurs problèmes apparaissent superficiels et proches de notre société occidentale. J’ignore si c’est un choix du réalisateur mais cela me fait cogiter. Comment vivent vraiment les femmes en Inde ? Partagent-elles véritablement entre elles ces moments naïfs ? Et si c’était vraiment le cas, ne serait-ce pas une leçon de vie ? Face à un quotidien oppressant, n’est-ce pas une force, de garder le sourire ?

Je m’éloigne de mon jugement et je constate juste qu’elles m’apportent une bouffée d’air frais. Elles sont authentiques.
Je les observe. Les plans sont esthétiques. Les femmes sont filmées avec beaucoup de respect et de sensualité. J’ignore alors si le réalisateur est un homme mais je sens une belle sensibilité féminine. Oui, honte à moi. Je n’ai même pas pris le temps de rechercher l’identité du réalisateur avant de me rendre au cinéma. Je me promets de vite remédier à cela lorsque la séance sera terminée.
Les mouvements, encore une fois, m’interpellent. La cinétique, le sens de l’image et l’alternance des plans me plaisent. Ces femmes sont filmées avec beaucoup de délicatesse. Elles sont belles, d’une beauté naturelle et sauvage. L’admiration discrète et respectueuse du réalisateur pour ces femmes s’exprime pleinement dans la scène d’amour entre femmes. La sexualité entre femmes au cinéma est trop souvent abordée sous un regard masculin erroné, emprisonné dans ses fantasmes. Je me souviens de ces scènes inesthétiques, rustres et vulgaires de La vie d’Adèle (film que j’ai pourtant apprécié sur d’autres points). Pourtant, la sexualité entre femmes est avant tout une question de femmes. Je ne sais pas si ce sont les contraintes qui ont sûrement été imposées au réalisateur par un gouvernement indien choqué, mais à mon sens l’essentiel est dit. On saisit la douceur et l’intensité de l’amour entre ces deux femmes. C’est une belle réponse à la réflexion ridicule et ignorante de Pam, sur les contraintes techniques de la sexualité saphique. C’est une question technique inappropriée qui n’a de sens que dans un monde hétéro normé. Elle perd tout intérêt lorsque deux corps féminins se rencontrent pour s’aimer et s’abandonner.

Les problèmes de chacune apparaissaient dans un premier temps insipides mais quelque chose de plus lourd se trame.

Ma jauge de tolérance face aux troubles se remplit : le rejet de l’amour homosexuel, les tentatives de suicide d’une musicienne en mal de reconnaissance, les difficultés pour les femmes indiennes de divorcer, le désir de vengeance d’une femme ébranlée par une justice inerte, etc. Je rappelle que j’étais venue voir une comédie !
Mais le réalisateur va plus loin et le film change de ton. Les scènes sont alors filmées caméra à l’épaule. Je suis très rapidement angoissée. Tout s’enchaîne très vite. La noirceur des hommes indiens et du système étatique explosent. La justice est inerte, inefficace et corrompue. Mon sens de la justice en prend un coup. Je suis révoltée. J’ai envie de crier.
Encore une fois, je suis soumise à quelque chose que je ne comprends pas : la discrimination. Comment le racisme, le sexisme, l’homophobie et toute forme de rejet peuvent exister ? Comment est-ce possible ? Comment le poids de la tradition peut-il annihiler à ce point les esprits ? Comment vénérer des déesses mais rejeter les femmes ? Les travers de l’humanité me dégoûtent.

Mais les choses se noircissent davantage. La situation devient irréparable et le destin de toutes ces femmes est compromis.
Les choses ne seront plus jamais pareil. Comment vivre avec cela ?
Je suis triste pour ces femmes qui ne méritent pas ce sort.
Comme Nargis, je suis fatiguée de vivre dans ce monde abject.
Le réalisateur est plus optimiste. Il se retire en nous laissant un beau message d’espoir.
Mon cœur se serre quand dans cette église, cet homme portant son fils dans les bras (symbole de l’avenir en Inde ?) initie un mouvement de solidarité et de révolte.

Je ne m’attendais pas à devoir sortir mes mouchoirs cet après-midi. Je souhaitais un film léger. J’ai loupé mon casting. J’ai pris une vraie claque alors que je ne m’y attendais pas.
Je suis fatiguée et tourmentée et ne parviens pas à regagner mon quotidien. Je lis, toutes les informations que je peux trouver sur l’Inde. Je salue le courage de Pan Nalin, le réalisateur du film. Bien plus qu’un film dont certaines critiques condamnent la première partie, il est pour moi une immersion dans la société indienne contemporaine. Il dénonce avec audace. Il se distingue de la mièvrerie et de la fausseté de certains films bollywoodiens.

Je reviens doucement à ma soirée. Je repense aux passementeries que j’ai achetées à cette association qui se bat pour l’émancipation des femmes en Inde, et j’ai envie de leur rendre honneur à ma petite échelle. Je me plonge alors dans une nouvelle collection.

Copyright Jungle Book Entertainment / Swapnil Sonawane / ARP Distribution
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