Anna Halprin

Project description

Le billet de ce jour est consacré à Anna Halprin, personnage lumineux et anticonformiste. Anna Halprin est une danseuse et chorégraphe américaine née le 13 juillet 1920. Elle est une icône de la danse contemporaine et une femme incroyablement libre et anticonformiste. Elle incarne un véritable art de vivre. Rencontrer son œuvre, c’est prendre une immense claque qui redonne envie de vivre pleinement. Vivre et non plus survivre dans une sorte d’automatisme, dans un monde insipide et monochrome.

Etonnamment, l’œuvre d’Anna Halprin n’est pas très connue en France. Je vous invite chaleureusement à visionner son film/documentaire Le souffle de la danse. Vous découvrirez comment l’art devient thérapie.

Il est l’arme la plus puissante que je connaisse pour traverser la maladie, le deuil, le rejet, l’inadaptation ou encore la fin de vie. A côté, les cachetons ne sont que des sucreries empoisonnées couronnant une vie éloignée de notre intime. Une jolie farce dans laquelle la société nous robotise. En même temps, je reconnais que c’est bien plus pratique pour atteindre l’objectif de performance fixé. Il n’y a plus à avoir d’égard pour tout ce qui retarde la performance économique : la faim, la fatigue, les émotions, la maladie, les imprévus, etc. Joli petit robot parfait, mince, grand, performant et politiquement correct, mais déçu de faillir. Hors du système, la casse te sera rapidement présentée.

Bref, vous l’aurez compris, nous vivons dans une société qui, globalement, rejette ce qu’il y a d’humain.

Alors quand vous croisez la route d’une personne qui transpire d’humanité, vous prenez une bonne série d’électrochocs. A peine remis de ce tumulte, vous envisagez un profond remaniement. Et c’est là que l’expression artistique intervient !

L’art est l’expression pure et directe de notre intérieur profondément humain.

Dans un monde où sueur et système pileux dérangent, imaginer ce qu’il y a sous notre jolie enveloppe corporelle est inenvisageable. Pourtant, nous avons grand besoin de viscérale. On le décrit parfois en parlant d’écouter notre côté bestial, animal. Parce que nous sommes humains, nous ne pouvons être en phase avec notre corps et la nature ? Etre humain nous impose forcément une retenue permanente ? Il faudrait réfréner notre côté primaire. Notre société contemporaine soi disant ultra évoluée a grand besoin de régresser, pour avancer.

Anna Halprin, elle, n’était pas rebutée par l’authenticité de notre matière organique. Aux fins de bien saisir le fonctionnement du corps, elle pratiqua des dissections de cadavres humains. Sans même aller jusque là, il est à mon sens important qu’un danseur connaisse les particularités de l’anatomie avec laquelle il travaille quotidiennement.

 

L’art thérapie

 

A propos du cancer qui l’a atteinte, Anna Halprin dit : “Avant je vivais ma vie pour mon art, après avoir eu le cancer, je vivais mon art pour la vie.”

Ces mots m’ont particulièrement touchée.

Perçu parfois comme une prison aliénant ses adeptes, l’art est en réalité une force incroyable pour vivre. La maladie est un chamboulement qui impose de reprendre conscience de son corps. Mais souvent, ce rapport est violent. On rejette alors un corps qui nous inflige souffrance. Ce corps faillit alors qu’on ne lui a rien demandé. C’est là qu’intervient la danse. Elle permet de réhabiter son corps. Plutôt que de s’enfermer dans une négation de soi, on le laisse s’exprimer et cela regonfle d’énergie. Le mouvement est alors une pause dans les ruminations noires incessantes, une bouffée d’oxygène gratuite et à portée de tous.

Anna Halprin a également utilisé l’art thérapie avec des malades atteints du SIDA, dans les années 1980. Alors rejetés par une société étriquée, ils étaient alors libres d’exprimer leur rage, leur peine, leur amour ou même leur espoir.

Elle a aussi accompagné dans le mouvement des personnes âgées. Je trouve cela fondamental. Et dans un monde idyllique (je sais, je sais, je rêve…), je souhaiterais que cet effort soit fait. L’impossibilité apparente, pour une personne âgée, de se déplacer à vitesse normale (encore une fois, nos normes gonflantes) justifie trop souvent une immobilisation dans un fauteuil. Fauteuil dans lequel elle perdra le peu de masse musculaire qu’il lui restait. Le mouvement, c’est pourtant la vie ! Si vous en avez l’occasion, prenez le temps d’accompagner dans la danse un proche ou un inconnu. Vous lui redonnerez le sourire et vous serez submergé d’émotions. L’essence de la vie, c’est cela.

La danse, c’est pour tous et à tous âges. Arrêtons de penser qu’elle n’est que l’apanage des corps d’apollon en pleine force de l’âge.

 

De la sagesse des fous

 

Je ne peux vous présenter Anna Halprin sans insister sur la sagesse et la liberté de cette femme rebelle.

La vie n’a pas réussi à mettre dans le moule cette femme incroyablement libre.

Notre pionnière de la danse contemporaine s’est entendu dire enfant qu’elle ne savait pas danser. Sa liberté ne plaisait évidemment pas aux standards étriqués de la danse classique. Sa réussite mondiale est un message positif à l’égard de tous ces enfants à qui certains adultes abrutis disent qu’ils n’arriveront à rien, sous prétexte de difficultés scolaires, par exemple.

Il ne faut jamais cesser de croire en ses rêves !

En 1965, après les émeutes de Los Angeles, elle choque les Etats-Unis en chorégraphiant pour des danseurs mixtes (entendez noirs et blancs…).

Pour remettre les choses dans le contexte, après l’abolition de l’esclavage en 1863, aux Etats-Unis, la discrimination raciale était régie par les lois Jim Crow qui obligeaient une ségrégation stricte des races.

Le combat contre cette ségrégation a été très long. Il faut attendre 1964 pour que les Lois Jim Crow soient totalement abolies par le Civil Rights Act.

Alors, quand Anna Halprin chorégraphie avec des danseurs noirs, la ségrégation est encore dans toutes les têtes. Anna Halprin choque et perd l’ensemble de ses subventions. Elle est alors rejetée du monde de la danse.

C’est le genre de trucs qui font bouger en moi des émotions confuses. Ça me donne la gerbe et j’ai honte d’appartenir à cette espèce humaine haineuse et discriminante.

Anna Halprin décloisonne la danse. La beauté d’âme de cette femme m’a touchée en plein cœur.

Des personnes qui continuent de se battre pour délivrer un message, malgré le rejet total de la société, il y en a peu. Leur travail est un don pour l’humanité.

Autrefois considérée comme une folle, aujourd’hui presque centenaire, Anna Halprin se dévoue aux autres avec une énergie adolescente et la sagesse d’une femme affranchie. Elle nous invite à vivre notre vie comme une danse et à danser notre vie.

La danse contemporaine décrit bien ce besoin.

 

Pour conclure

 

J’ai envie de conclure sur l’image de la danse contemporaine.

De nombreuses personnes sont mal à l’aise avec la danse contemporaine. Ses pratiquants ne seraient que des extravagants.

En danse contemporaine, le corps s’exprime en dehors des standards enseignés. Et pour beaucoup, ces standards sont une norme rassurante.

On leur a appris à marcher, courir, faire du sport, se tenir droit, être calme et à danser mais d’après des pas, des techniques, une esthétique (et accessoirement, quelques coups de bâtons).

Alors comment réagir face à un corps libre qui exprime une émotion primaire ?

Beaucoup ont grandi dans un contexte familial et social qui bannissait l’expression de toute émotion (Ne soit pas triste, soit un homme ! Sois sage, ne te met pas en colère ! , etc.)

Pourtant, étouffer ses émotions est dangereux pour la santé mentale.

Acceptons de libérer nos esprits. La danse contemporaine prend alors un tout autre sens. Elle est libre et intime. Elle est un précieux outil dans la redécouverte de son corps.

Au cours d’une récente exposition au musée des confluences à Lyon, Corps rebelles, j’ai pris conscience de notre immobilisme sévère. La liberté des corps qui s’exprimaient devant moi me renvoyait à notre pudeur amorphe et apathique.

Coincés dans un corps inexpressif et oublié, on ne lui laisse pas la possibilité de s’exprimer. Pourtant, il a tant à dire, bien plus que les quelques 30000 mots de notre français usuel.

Il est important de reprendre possession de notre corps !

Plutôt que de passer du temps à critiquer un corps qui ne nous convient pas parce qu’il ne correspond pas aux standards ou parce qu’il nous fait mal, prenons le temps de le choyer et de le laisser s’exprimer.

Notre rapport au corps est bridé. La nudité choque trop souvent.

J’ai entendu de nombreuses personnes s’offusquer devant les vidéos de corps nus, lors de l’exposition. Selon eux, ce n’était que de l’exhibition. Ils n’ont pas pris le temps d’apprécier le message artistique. Notre corps renvoie trop souvent à la sexualité. Et c’est dommage. C’est extrêmement réducteur. Il peut être apprécié et aimé en dehors de toute sexualité.

La découverte de l’œuvre d’Anna Halprin et cette exposition sur la danse contemporaine m’ont donnée envie de ré habiter mon corps.

Je vous invite chaleureusement à découvrir les bienfaits de la danse et plus généralement du mouvement, sur votre corps et votre esprit.

Laissez-les s’exprimer pleinement et librement.

 

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