120 battements par minute, émotions et sensibilisation

Sensibilisation

26 juin 2017, salle de cinéma le Comoedia à Lyon, 120 battements par minute en avant-première en présence du réalisateur et d’acteurs. J’ai très envie de partager cet instant avec vous.

120 battements par minute, c’est le film réalisé par Robin Campillo, récompensé par le grand prix du Festival de Cannes cette année.

Alors, je vous en parle dès maintenant, pour que vous puissiez aller le voir dès sa sortie, le 23 août.

Je ne vais pas vous faire un résumé. Pas de spoiler donc. Juste mon ressenti et mes pistes de réflexion.

Dans les grandes lignes, pour que vous ne soyez pas perdus. Nous sommes dans les années 90. Une maladie tue depuis près de dix ans, le sida. Nous nous retrouvons au cœur de l’association Act-Up-Paris (association de lutte contre le sida), qui multiplie les actions de combat contre la maladie, les préjugés afférents, ainsi que l’indifférence ahurissante des pouvoirs publics.

Pourquoi le titre de « 120 battements par minute » ?

Les bpm, c’est l’unité de mesure utilisée pour exprimer le tempo de la musique et la fréquence d’un rythme cardiaque.

120 bpm , c’est un tempo allegro moderato. C’est plutôt joyeux donc ! C’est par exemple le tempo de Chupee de Cocoon ou de Tik Tok de Kesha. Celui-ci, je vous le cite, non pour son attrait à mes yeux, mais car sa rythmique est relativement bien connue.

A vrai dire, je me suis interrogée sur le choix de ce titre par Robin Campillo. J’aurais tout simplement pu poser la question, après la projection du film. Toutefois, j’ai réagi trop tardivement. Je crois que mon corps et mon cerveau étaient encore sous le choc de l’intensité des émotions vécues.

Voici mes pistes. Vous me direz ce que vous en pensez.

120 bpm, cela m’évoque la course contre la montre contre la maladie. Une course effrénée que l’on ressent particulièrement dans le film.

Il y a également un parallèle important avec la musique. Celui des séquences de clubbing. En plus d’apporter un rythme intéressant et une lecture en négatif des séances d’assemblée démocratiques d’Act-up, elles témoignent de la place de la musique électronique dans le militantisme gay. Et justement, la musique house, en vogue dans les années 1990, a un tempo compris entre 124 et 130. Alors, je me dis que cela peut coller.

Enfin, le bpm, c’est aussi le rythme cardiaque. Un indicateur de vie ou de mort. Il rythme nos vies.

C’est aussi selon moi, un rappel. On oublie trop souvent que les maladies cardiovasculaires sont la troisième cause de mortalité des personnes vivant avec le VIH. En effet, elles ont tendance à avoir un taux de cholestérol élevé en raison des traitements antirétroviraux.

Le climat social des années 1980-1990

Fin des années 1970, début des années 1980, la France connaît un vent de libération sexuelle.

Toutefois, l’homosexualité fraîchement « dépénalisée » est encore extrêmement mal perçue. Considérée, il y a peu comme un fléau social, une maladie mentale ou même assimilée à la pédophilie, la population tarde à sortir de ses préconceptions homophobes.

C’est dans ce contexte d’intelligence et d’ouverture d’esprit de notre société du XXe siècle qu’il faut remettre « 120 bpm ».

Alors quand une épidémie, dont l’origine et les effets sont inconnus, touche plusieurs personnes homosexuelles, la psychose naît et les confusions homophobes sont légions.

Une société qui exclut et qui culpabilise, sous couvert d’une interprétation religieuse et de valeurs soi disant supérieures, cela donne des conclusions hâtives et profondément dangereuses : les homosexuels sont punis par le cancer gay.

Alors, le vent de libération sexuelle, il peut repasser.

On ignore jusqu’à l’efficacité des préservatifs. Certains homosexuels, nous confiait Robin Campillo, se sont abstenus de toute relation sexuelle pendant des années.

C’est dans ce climat, que des jeunes vont devoir imaginer une fin proche, à un âge où on commence à peine à vivre. La mort en pleine jeunesse.

Stigmatisés et condamnés à mort, les homosexuels atteints par le VIH subissent une double peine. C’est une marginalisation forcée de la société à un âge où on devrait éclore.

Je suis née dans la deuxième moitié des années 1980. J’étais donc beaucoup trop jeune pour saisir les enjeux. J’ai souhaité prendre connaissance de la presse de l’époque. Je suis très heureuse de l’avoir fait même si je ne m’attendais pas à un tel choc. Pour désigner le VIH, la presse parlait tantôt de : peste rose, de syndrome homosexuel, de maladie des 4H (hémophile, homosexuel, haïtien, héroïnomane) ou encore de cancer gay.

Le premier article dans la presse française date de septembre 1981. Presse homosexuelle précisons-le. Journal Gai Pied Hebdo, plus exactement. Il relayait alors la presse américaine.

Il faut attendre un peu pour que le reste de la presse s’y intéresse. En janvier 1982, Libération alerte sur le « cancer gay ». Le 19 mars 83, Libération toujours, titre: «L'épidémie du cancer gay». Le terme de SIDA est évoqué pour la première fois le 23 mars 1983 dans le quotidien Le Monde, dans une note de bas de page. Deux mois, le même quotidien édite l’article suivant:

Source: Quotidien Le Monde, http://www.lemonde.fr/
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Voici deux liens vers des vidéos dans lesquelles, Jean-Marie LE PEN est l’invité de l’émission télévisée « l’heure de vérité ». Un président du FN pour qui, le « sidaïque » est contagieux « par sa transpiration, ses larmes et sa salive ». Il souhaite donc le voir (« comme un lépreux ») dans un centre spécialisé (« sidatorium »). Je pense qu’il est bon de visionner cette remarquable intervention de M. Le Pen. Malgré les trois décennies qui me séparent du tournage, j’étais sous le choc et écœurée.

Le lien :

http://www.ina.fr/video/I00005231/jm-le-pen-et-le-sida-les-modes-de-contagion-la-sodomie-et-la-drogue-et-l-exclusion-video.html

Et la suite :

http://www.ina.fr/video/I00005232/suite-jean-marie-le-pen-sur-le-sida-le-sidaique-est-une-espece-de-lepreux-video.html

J’ai également lu des articles sur une question très pertinente et que je trouve particulièrement contemporaine avec le terrorisme. Comment faire face au chaos ?

Le supplément, revue trimestrielle (revue d’éthique et de théologie morale):

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6555296x/f102.image.r=SIDA

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6555296x/f30.image.r=SIDA

Les théoriciens de l’époque (dans les années 1990) évoquent le penchant de la société à pratiquer une métaphysique sans recul. Une société qui rejette le chaos présent qu’elle dénie, dans un futur sans fin, censé lui apporter, à force de recherches scientifiques, les solutions des problèmes dont elle ne prétend pas reconnaître l’actualité.

Assister à des avant-premières

 Je suis très heureuse d’avoir pu assister à cette avant-première, en présence de Robin Campillo et de deux des acteurs du film, lyonnais en prime, Mehdi Rahim-Silvioli et Arnaud Valois.

Après la projection du film, il y avait une séance de questions-réponses. C’était particulièrement riche.

Acteurs et réalisateur nous ont livré une part de leur intime.

Il est également très riche d’écouter un réalisateur parler de sa vision du cinéma aussi bien d’un point de vue technique, esthétique que sociologique.

Selon Robin Campillo, le cinéma est une fiction, un média par lequel on peut s’exprimer sur des sujets tabous, que la bienséance classique condamnerait. Et parfois, la société a besoin d’être chamboulée.

Dans un quotidien ordinaire, nous ne prenons pas le temps de comprendre autrui. Dans une salle de cinéma, l’espace de la séance, on s’identifie. On s’interroge alors sur des questions que l’on n’aurait pas évoquées dans le flot constant de la vie quotidienne.

Filmer avec trois caméras

Lors de la projection, je ne me suis pas sentie spectatrice d’un film mais témoin de scènes de société. Le jeu des acteurs est particulièrement naturel.

Et lorsque Robin Campillo nous a présenté son travail de réalisation, avec la directrice de la photographie, Jeanne Lapoirie et son équipe technique, j’ai compris.

Il filme en permanence avec trois caméras. Les acteurs ne savent pas exactement à quel moment ils sont filmés. Ils sont donc dans l’intention en permanence.

Et l’intervention d’Arnaud Valois sur l’influence de cette manière de filmer dans leur jeu a plus que confirmé mon ressenti. Cela conduit à un lâcher-prise. Les acteurs ne jouent plus. Ils font.

Vous me direz ce que vous en pensez mais je trouve que cela se ressent vraiment dans le film.

Le jeu des acteurs est vraiment très bon. Arnaud Valois est magnétique et attendrissant. Quelle chance que de pouvoir admirer le jeu remarquable de cet acteur qui avait pourtant décidé de clore sa carrière. Je suis sûre que comme moi, vous serez sous le charme, comme envouté(e)s par ses silences, son regard et sa voix d’une douceur virile apaisante.

On retrouve aussi Adèle Haenel, une actrice que j’apprécie particulièrement, aussi bien pour sa qualité d’actrice, que ses choix de films et son engagement. Une femme contemporaine qui ne manque pas de verbe pour exprimer ce qu’elle pense.

Je vous laisse également découvrir l’ensemble des autres acteurs, qui livrent une prestation remarquable.

S’adapter à l’humain

Le réalisateur nous a expliqué sa manière de faire évoluer ses personnages. Il observe ses acteurs et s’adapte à l’humain. Il évoque l’anecdote du personnage de Nathan (interprété par Arnaud Valois), qu’il imaginait beaucoup plus maladroit avant le tournage.

Je me savais d’ores et déjà touchée par le cinéma de Robin Campillo. Je suis désormais émue par la personne.

Le sens de la démocratie

 Les scènes dans la salle d’assemblée d’Acte-up m’ont fait penser à une institution parlementaire.

Je suis sortie de la séance avec beaucoup de questions sur le sens de notre démocratie.

A l’heure où une réforme du code du travail s’apprête à être prise par ordonnance, il est intéressant de s’interroger sur nos institutions et le chemin que l’on souhaite prendre.

C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Et 120 bpm m’a rappelée pourquoi à 18 ans, je me suis lancée corps et âmes dans mes études, de Droit. Plus de dix ans après, et une pratique professionnelle bien différente de mes idéaux, j’ai toujours cette force en moi. A 31 ans, je suis toujours la petite fille qui rêvait d’un idéal humaniste. La réalité puante de notre système ne l’a pas entachée. Merci à 120 bpm de me le rappeler !

Brutalisée mais pas résignée !

En 2017, on ne guérit toujours pas du SIDA

 La presse des années 1980-1990 semblait confiante dans l’espoir de trouver des solutions pour guérir les personnes atteintes du sida. La force de cet espoir déchue m’a attristée. Car, il faut se le rappeler, en 2017, on ne guérit toujours pas du sida. Ce film est l’occasion de reparler de l’épidémie et de ne pas oublier.

Le manque de pragmatisme français

Un exemple très simple. Une séquence du film évoque la question de la distribution des seringues aux toxicomanes.

Cela interroge sur l’exception à la française. Dans la plupart des pays, l’épidémie du sida, a conduit à une rénovation de l’organisation des soins aux toxicomanes. En France, non. C’est plutôt l’immobilisme et le silence qui priment. Pouvoirs publics, professionnels de santé, presse. Pourquoi ce silence collectif assassin ?

C’est encore notre charmante propension à juger et exclure plutôt que de tenter de comprendre et d’apporter des solutions. Il fallait prendre des mesures pour contenir l’épidémie. Mais cela supposait une politique de santé plutôt qu’une politique répressive. Or, les usagers de drogue étaient criminalisés et exclus du système de soin.

Pourquoi ne pas favoriser les associations d’usagers de drogue, distribuer des seringues, prescrire des médicaments de substitution ? Cela suppose d’accepter que l’usage de drogues soit une vérité et renoncer à l’objectif prioritaire d’éradication.

Il est tellement plus politiquement correct de se gaver d’anti-dépresseurs pour avoir à supporter la violence de la société.

Cela m’a rappelée notre extrême facilité à déshumaniser toute personne que la société considère en marge car non conforme à un standard.

Il est bon de se rappeler qu’il n’y a de personnes en marge que par rapport à un standard.

On n’est pas marginal. C’est la société qui marginalise !

Voici un article intéressant, datant de 1996, sur le sujet : http://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1996_num_62_1_1937

Pour conclure

120 bpm est un film qui remue émotionnellement et qui interroge sur de nombreux sujets.

Je rejoins Didier SEUX, médecin psychiatre, pour qui: « il existe sur la planète, d’autres machines à tuer pire que le SIDA, ce sont : l’indifférence, l’étroitesse d’esprit et l’intolérance ».

Ce combat contre l’intolérance est un combat de tous les jours. Merci à 120 bpm de nous le rappeler. Le cinéma a l’immense force d’ouvrir les esprits. Alors, j’espère que les sujets qui y sont abordés, pourront toucher, interroger et chambouler.

Je vous laisse en compagnie de Smalltown Boy des Bronski Beat (groupe formé notamment par Jimmy Sommerville). C’est la bande son du film.

Je la partage avec vous parce que je ne l’avais jamais appréciée avec la même intensité. La force de 120 bpm c’est sa véracité, sa puissance authentique. L’espace de 2h20, j’étais au cœur d’Act-up, avec ses militants.

Les paroles de ce jeune garçon, rejeté en raison de son orientation sexuelle, contraint à fuir, raisonnent en moi avec une émotion toute particulière.

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